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PUBLICATION des mémoires de RAYMOND MONTPETIT, C. 64

2026-07-25


 

Le 12 mars dernier, notre confrère Raymond Montpetit, C.64, a publié ses mémoires sous le titre de "Accéder à la culture et la diffuser :  mémoires d'un muséologue montréalais", volume édité aux Presses de l'Université Laval.

L'éditeur introduit ainsi ce livre autobiographique :

"À la fois un témoignage ethnologique et le récit autobiographique d’un itinéraire intellectuel, ce texte relate les principaux moments de la trajectoire d’initiation et d’apprentissage de Raymond Montpetit, et montre comment un individu sort du « pays de son enfance » pour passer aux horizons plus vastes du monde culturel auquel il accède et par lequel il se donne un univers de sens."

Quatre ans à accompagner Marcel Proust
À la recherche du temps perdu

Eh bien mon cher Marcel, tu n’auras pas eu ma peau ! Je viens de réaliser le rêve de ma vie de retraité, celui de lire de couvert en couvert cette œuvre magistrale, inclassable, éternelle, référentielle qu’est À la recherche du temps perdu.

Cette œuvre me titillait depuis toujours. Combien de fois dans ma vie ai-je entendu le nom de ce document, avoir lu son titre dans un texte ! Il me fallait le lire.

Ce ne fut pas facile. D’ailleurs, par moments, pour éviter de vouer les livres à la déchetterie, je lisais autre chose que du Marcel Proust. J’ai par exemple dévoré la trilogie Le siècle, de Ken Follet, au style moins alambiqué que le sien, puis évidemment les trois livres de Giuliano da Empoli (y compris le percutant Le mage du Kremlin), et bien sûr, quotidiennement, LA PRESSE +.

Évacuons d’abord le contenant. Comme cet ouvrage fait partie du domaine public depuis 1987, on le retrouve en différentes éditions. J’ai choisi folio classique pour une raison principale : la qualité de l’accompagnement. Chaque volume comprend un préambule élaboré pour nous mettre en contexte. Chaque volume contient des notes explicatives qui servent à éclairer le texte, parfois à l’enrichir. Chaque volume comprend des documents d’accompagnement ainsi qu’un résumé.

Évidemment, tout cela coûte des pages, 5180 pour les sept tomes. Le texte lui-même fait un peu plus de 4000 pages, les notes explicatives 587 et les préambules 234. Le côté de Guermantes, le 3e, est le plus volumineux avec 1056 pages. En revanche, Albertine disparue, le 6e, compte le moins de pages, soit 520.

A l’origine, À la recherche du temps perdu ne devait contenir que deux tomes. Après maintes délibérations, Proust avait convenu des sept tomes. Il est important de le savoir puisque Sodome et Gomorrhe, le 4e, a été le dernier à être édité avant sa mort le 18 novembre 1922. Les trois autres tomes ont été édités à partir des cahiers de textes écrits par Proust et dans l’ordre décidé par Proust. La tâche ne fut pas facile puisque les paperoles ajoutés par l’auteur en marge du texte principal compliquait la vie des éditeurs, si bien que certains passages se trouvent dans une édition mais pas dans les autres. De plus, la photo de la dernière page du texte (ci-jointe), avec le mot <FIN>, donne une idée du travail gigantesque effectué par les différents intervenants pour bien saisir le texte désiré par Proust.

Le contenu

Assez parlé du contenant, voyons maintenant le contenu. Lire du Proust, c’est épuisant intellectuellement. Son style est lourd, tarabiscoté, imprégné de néologismes comprend des phrases qui font jusqu’à une page et demie, avec des parenthèses, des insertions, et parfois des insertions dans les parenthèses, des paragraphes allant de cinq à sept pages, forçant le lecteur à lire et relire pour être certain de bien comprendre le texte. Et j’allais oublier de dire que c’est un magistral cours de concordance des temps.

Mais le travail, la patience, la concentration en valent la peine. C’est brillant. C’est érudit car Proust fait souvent référence aux grands auteurs, qu’ils soient antérieurs à lui ou contemporains. Il voue une admiration sans bornes envers Victor Hugo et Jacques-Bénigne Bossuet.

Les livres de Proust contiennent des bijoux de littérature française. Quand il décrit un lieu, un événement, il le fait avec une telle précision qu’on dirait une image, comme un peintre, une comparaison à laquelle il fait souvent référence. Le souci du détail est tel que j’ai vraiment l’impression de l’avoir visité dans sa chambre d’hôtel à Balbec, ville de villégiature côtière où il a passé deux étés et dont je connais tous les moindres détails. Balbec est une ville imaginaire, comme plusieurs autres d’ailleurs, villes qui côtoient des villes existant véritablement.

C’est comme ses personnages. Les principaux sont imaginaires mais basés sur des personnes qu’il avait rencontrées au cours de sa vie. La ressemblance est telle, que certaines se sont reconnues dans les personnages de Proust, au point de se fâcher avec lui. Et tous ces personnages côtoient des personnes qui ont vraiment vécu, de façon à bien les ancrer dans l’histoire contemporaine.

Le texte est un instantané délicieux de l’aristocratie française à la fin du XIXe siècle et au début du XXe (1880-1918), allant jusqu’à la Première Grande guerre, dont il parle relativement peu finalement. C’est aussi une charge contre l’homosexualité, très présente auprès des aristocrates des deux sexes de l’époque. Ce qui peut étonner puisque l’homosexualité de Proust est avérée.

Proust évoque souvent l’affaire Dreyfus qui a divisé profondément la société française de 1894 à 1906. Pour rappel, le capitaine Alfred Dreyfus, un juif, fut condamné pour espionnage en 1894 et emprisonné, victime d’un antisémitisme latent dans la société française, pour ensuite être innocenté et réhabilité en 1906. Et toujours pour rappel, c’est en 1899 qu’Émile Zola a publié son célèbre J’accuse, se portant à la défense de Dreyfus.

J’ai évidemment adoré particulièrement À l’ombre des jeunes filles en fleur, le 2e volume de la série. Proust se surpasse à décrire l’atmosphère qui régnait à l’époque à Balbec avec une finesse de dentelle et un lyrisme bouleversant. Et c’est là qu’il a rencontré Albertine, celle qu’on retrouvera dans les autres volumes. Précisons que ce tome a réçu le prix Goncourt en 1919.

Le titre du tome 4, Sodome et Gomorrhe, n’a pas été choisi au hasard. Proust attaque de front l’homosexualité à peine cachée de l’aristocratie française, tant chez les hommes (Sodome) que chez les femmes (Gomorrhe). Rien de croustillant, mais une réflexion profonde sur la société française et sa relation avec le sexe.

Albertine, l’amoureuse ne monopolise pas moins d’un volume et demi dans la série. Dans La Prisonnière, 5e tome, Proust (le narrateur) raconte la relation qu’il entretient avec Albertine. Le rapport avec cette jeune fille de toute évidence jolie est ambivalent. Au départ, il semble l’aimer puisqu’il l’invitera à venir habiter dans la maison de ses parents à Paris. Mais plus on avancera dans le temps, moins il s’en occupera, tout en la gardant exclusivement pour lui à cause d’une jalousie contraignante. Elle s’en lassera, puis le quittera. Dans Albertine disparue, 6e tome, Proust raconte les démarches que le Narrateur fait pour la retrouver. Il la retrouvera, mais décédée dans un accident, et il découvrira que finalement, il l’aimait plus qu’il ne le pensait.

Le temps retrouvé clôt la série. C’est le plus facile à lire car le style est moins lourd, avec des paragraphes plus courts, des phrases plus succinctes. C’est un livre qui m’a bouleversé et dont j’ai corné une trentaine de pages à lire et relire à cause de certains passages particulièrement brillants.

Dans ce livre, Proust se laisse porter vers la philosophie. Il est émouvant. Il associe l’Art à la Vie. Il constate que le Temps a passé et fait beaucoup de ravages. Il retrouve ses personnages qui ont vieilli, parfois bien, parfois mal comme Monsieur Charlus, un homosexuel dont on a pu suivre les ébats depuis le début. Il constate l’évolution de la trame artistique. Il traite aussi de la mort dont il sent la venue proche (il mourra le 18 novembre 1922 à l’âge de 51 ans et quatre mois).

Je pourrais évidemment vous inonder de citations ; je m’en permettrai seulement quatre :

<Alors moins éclatante sans doute que celle qui m’avait fait apercevoir que l’œuvre d’art était le moyen de retrouver le Temps perdu, une lumière se fit en moi.> (page 310)

<Aussi fallait-il me résigner, puisque rien ne peut durer qu’en devenant général, et si l’esprit meurt à soi-même, à l’idée que même les êtres les plus chers à l’écrivain n’ont fait en fin de compte que poser pour lui comme chez les peintres.> (page 318)

<Comme pour la neige, d’ailleurs, le degré de blancheur des cheveux semblait en général comme un signe de la profondeur du temps vécu, comme ces sommets montagneux qui, même, apparaissant aux yeux sur la même ligne que d’autres, révélant pourtant le niveau de leur altitude au degré de leur neigeuse blancheur.> (pages 364 et 365)

<Moi je dis que la loi cruelle de l’art est que les êtres meurent et que nous-mêmes mourrions en épuisant toutes les souffrances, pour que pousse l’herbe non de l’oubli, mais de la vie éternelle, l’herbe crue des œuvres fécondes, sur laquelle les générations viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en dessous, leur «déjeuner sur l’herbe»> (page 490)

Je mets ainsi un terme à des centaines d’heures de lecture difficile mais enrichissante. Il me reste des centaines de flashes qui se sont imprimés d’une manière indélébile dans ma mémoire. Chapeau Marcel Proust !


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